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Shulem Rozenberg, adieu, zal

Sholem Rosenberg, 1919-2015

Il était l’incarnation de ces juifs de Paris, riches d’histoire, de cultures, il a bourlingué d’est en ouest, curieux des temps nouveaux, à venir, à l’écoute toujours … La longue maladie de sa compagne, le livre composé à partir de son Journal, la guerre, réfugiée en Asie Centrale tandis que sa famille était exterminée.

      Fun heym tsu na-ṿenad : milḥome-ṭogbukh, 1941-1945 ; un, Lider fun tsaʻar un ṿande

Et son beau yiddish … un texte enregistré par Akademia, une interview par Gilles Rozier (je ne peux pas le copier ici, je l’écoute en ce moment, c’est un fichier mp3)

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ZAL, Shulem …

Fernet Branca, Campari, Ferrochina Bisleri …

Tous ces noms liés au métier qui fut celui de mon père, un moment, représentant en liqueurs, apéros … métier qu’il a abandonné parce qu’il était en trains de détruire sa santé en buvant moult apéros pour entraîner les clients. Il s’est soigné en faisant une cure de raisin ! Mon père, les déboires et coups durs qu’il a eus, à sept ans une jambe cassée, mal opérée, à plusieurs reprises, à Tunis puis en Italie … il était devenu un enfant grabataire, n’osant plus mettre pied à terre avec cette jambe douloureuse et déformée.

C’est une dame, amie de la famille, la Signora Gilda (je crois que c’était une Levi de Leon, lointaine ascendance ibérique ? c’est bien possible, ce nom de Leon) qui l’a sorti de là, lui a redonné confiance en lui, marche et école, la vie, lui a fait avoir son certificat d’études … Après il a exercé un peu tous les métiers dont celui de préparateur en pharmacie. Il en avait gardé un intérêt pour la composition et l’action des médicaments mais, après ses expériences malheureuses avec les chirurgiens, il ne voulait plus entendre parler des médecins, préférant se soigner lui-même, d’où sa cure de raisin pour se désalcooliser !

De l’époque apéros il avait conservé une jolie collection de petites bouteilles, des échantillons de marques, qu’il rangeait dans une petite armoire, c’était son bien, son domaine. Pour le reste, totalement désintéressé, pas avare pour un sou, mais ne jouant pas non plus les grands seigneurs, un homme modeste qui avait de grandes colères quand on essayait de l’embrouiller, un homme qui chantait volontiers, aimait les animaux, les gens, les enfants à qui il savait raconter des histoires de rêve.

Ses petites bouteilles, ses précieux échantillons, il avait promis de les offrir aux anglais, aux américains tant attendus en 1942-43, pendant les six mois d’occupation allemande à Tunis … et il a tenu parole.

Aussi, voir une série de photos destines à alerter le monde pour la sauvegarde d’un immeuble des Frères Branca, à Nice, ça me touche, je signe une pétition.  Merci à Michel Orcel qui  m’en a parlé, à mon tour, je l’envoie à quelques amis FB …

Quelques liens :

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trente ans et un jour …

C’était hier, commencé à raconter ma petite mère, j’en étais restée aux années 20, institutrice depuis plus de dix ans déjà.

Je reprends dix ans plus tard, nous habitons Beaulieu, une ferme à seize kilomètres de Tunis, mon père est devenu l’associé de son frère Félix (zio Felice) qui, français, a eu droit à un lot de colonisation. Mon père n’obtiendra sa naturalisation qu’après la guerre. Ma mère doit donc faire le trajet quotidien de Beaulieu à Tunis, je ne me souviens pas qu’elle ait été absente plusieurs soirs de suite. Et ce pendant les deux années où je ne vais pas encore à l’école. Une fois scolarisée, nous occupons un grand appartement au-dessus de l’école de garçons où elle enseigne, et nous le partageons avec le plus jeune frère Nataf, Luciano, zio Lou, et sa famille. Il y a quatre pièces et la salle à manger, une chambre pour Jojo, le grand cousin qui va en classe, deux pour la famille Tante Marthe Zio Lou et leurs trois enfants, une pour ma mère et moi, mon père ne venant qu’une fois par semaine, le mercredi. Le vendredi soir, on regagne Beaulieu pour le week-end. A Beaulieu on retrouve aussi ma grand mère Doudoun, venue de Salonique autour de 1924-25.

Mes parents et moi n’avons jamais eu de logement pour nous seuls, partageant avec un frère Nataf à Beaulieu et l’autre à Tunis. L’aîné des frères, zio Beppino, avait disparu en revenant d’Italie, bateau torpillé.

Cette cohabitation a fait que ma mère ne s’occupait jamais de faire la cuisine, sauf quelques plats légers qu’elle préférait à la cuisine tunisienne de mes tantes, deux cordons bleus. Elle s’est mise à cuisiner une fois à la retraite, et quand ils ont eu deux pièces indépendantes à Beaulieu, nouvelle construction, un étage au-dessus de pièces non habitées, un poulailler et je ne sais plus quoi d’autre.

Je me souviens du secrétaire dans la chambre de ma mère, un grand meuble surmonté de deux immenses bouteilles de vin à moitié pleines, qui étaient celles qui avait accompagné la célébration de leur mariage. La partie écritoire du secrétaire nous accueillait toutes les deux, ma mère et moi, elle me laissait le grand côté et corrigeait ses copies en se tenant sur le petit côté. A dix heures on éteignait et elle travaillait encore le matin dès cinq heures, préparation des cours, rapport trimestriel adressé à l’Alliance.

Elle avait de grands élèves, certains jusqu’à seize ans, en 3e et 4e, préparation au Brevet. Certains « continuaient » après au lycée. Les classes comptaient jusqu’à 48 élèves, et elle tenait tout ce monde, dictées, grammaire, rédaction. Elle aimait me faire lire les devoirs qui lui avaient plu. Et, à côté, il y avait ses cours de géographie. On étudiait les cartes et elle avait eu l’idée de provoquer une émulation dans le dessin des cartes et parmi ses élèves il y avait de véritables artistes, chacun son style, les couleurs, les noms. A qui mieux mieux.

En français aussi, elle avait d’excellents contacts avec ses élèves. Ils avaient monté une petite troupe, l’Essor, et chaque année, un Molière.

On parlait beaucoup d’école, de livres, de théâtre. C’était une vie rigoureuse, sobre. Quand sont venues les restrictions, pendant la guerre, jamais elle n’a envisagé le moindre achat au marché noir. C’était impensable.

Rigueur de ma grand mère aussi, ex directrice d’école à Salonique !

– Une photo prise bien des années après son départ à la retraite (1947), en 81 chez « un ancien élève », comme elle aimait à dire. Elle est avec son collègue Temam, bien plus jeune qu’elle, le prof de maths physique et chimie. A eux deux ils avaient des résultats extraordinaires au Brevet !

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à suivre

Trente ans, Mamie

ika_portrait_2ika_janv57_2tricot_001Elle est née le 1er septembre 1892 à Salonique (Empire ottoman à cette date). Une longue vie de quatre vingt-douze ans, jusqu’au 17 décembre 1984.  Elle est partie ce jour-là, à l’hôpital d’Evry,  elle était seule, ma cousine Jeannot dans le couloir. Je l’avais vue la veille, elle pouvait parler, faiblement. Elle avait eu un AVC, le 11, à table le soir,  à la maison de retraite où elle était depuis janvier 1973.

Le moment est venu de dire « deux ou trois choses que je sais d’elle » : née à Salonique donc, sa mère institutrice puis directrice d’école, son père je n’ai jamais su. Il est mort jeune, elle avait quinze ans et était déjà boursière à Paris, boursière de l’Alliance (l’Allianve israélite universelle, l’AIU), qu’elle servira pendant 37 ans, à Tunis. Un petit bout de femme, pleine de vie, d’énergie, généreuse, large d’esprit, ne se mêlant pas de ragots, passionnée de littérature, de piano, un peu jeune fille du 19e, du XIXe puisqu’il s’agit de siècle et non d’arrondissement.

Elle est arrivée à Tunis pour la rentrée d’octobre 1910, après avoir vécu la grande inondation de Paris 1910. Les premières années elle a eu les petites classes, le primaire, des orages avec les directrices puis le cours complémentaire, où elle s’est épanouie, enseignant le français, l’histoire géo, un peu d’anglais (un enseignement facultatif je crois, dans ces classes, et aussi le solfège. Elle a commencé à étudier le piano vers 18-19 ans, louant un piano (chez Bembaron, le grand magasin de musique) et elle a été passionnée, passant des heures, pas au-delà de 22 h, gare aux voisins. J’ai encore ses cahiers de piano, les Sonates de Beethoven en deux volumes, celles de Mozart, des Czerny, Clementi et autres Pischna, portant toujours en haut à gauche de chaque morceau la tonalité, la relative … Elle a voulu me faire étudier le piano aussi, gamine, la Méthode rose, puis de petits Bach que je ne pouvais pas voir ou entendre, m’en prenant aux noms de danses, gigue … J’ai dû faire trois ans de piano « petite », puis reprendre vers les treize ans, arrêter encore et repartir avec fougue à seize, au moment du bac. Ceci comme parenthèse piano.

Je me souviens, et je l’ai raconté, la Libération en mai 43, et elle au piano accompagnant les gars qi chantaient, dont ce français de la 8e armée britannique,  Le chant des cerises comme un symbole de la liberté retrouvée …

A cette époque-là, Vichy, elle allait régulièrement emprunter des livres à la Bibliothèque du Souk el-attarin, la grande bibliothèque, monumentale, silencieuse, elle m’avait emmenée quelquefois pour m’initier aux fichiers et présentée (« ma fille’) à la bibliothécaire, Mme Bastide. Elle avait renoncé à acheter ses livres depuis le jour où, retour de vacances, elle n’avait pas retrouvé les caisses qu’elle avait confiées à quelqu’un … Et nous avions donc, à la maison, à Tunis, une immense étagère jusqu’au plafond (et ils étaient hauts) mais ans presque plus de livres pou remplacer ceux qui avaient été volés. Je crois que le sentiment de trahison devait égaler la perte de livres aimés … Ce truc-là, faire confiance, elle me l’a communiqué et plus tard à Philippe …

Voilà, ce sera tout pour aujourd’hui … quelques photos …

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des ancêtres d’Italie

Livourne, grand centre de peuplement juif en Toscane, on les dit venus d’Espagne, 1492 … Je savais que Linda (Leonilda) Provenzal, ma grand mère paternelle, était née à Livourne et j’ai entendu dans mon enfance nommer Zio Giulio, Zio Carlo, ses frères. Mes oncles mais pas mes tantes Nataf avaient aussi droit au Zio, Zio Felice, zio Lou (Luciano). Les tantes c’était Tata, qui se dit encore à Tunis.Double appartenance de la famille à l’Italie, la magique et prestigieuse Europe et à Tunis, nous les presque arabes. Toujours senti une certaine condescendance de la branche « grana » vis à vis des tunisiens, toujours ce prestige des européens « civilisés ».

Et voilà que Guido D, branche italienne, fait son apparition l’hiver dernier, à l’occasion d’un anniversaire, les 80 ans … Correspondance par mail, on est modernes. Et il collecte des infos sur les ascendants et descendants de toute cette grande famille, ses branches …

Grâce à lui, voilà que sont apparus des ancêtres Provenzal fin 18e, puis des jumeaux nés en 1848, un Icilio Provenzal … Icilio, le prénom de mon père, qu’on prononçait à l’italienne, le c comme dans ciao. En fait tout  le monde disait Cilio, sauf ma mère qui le prononçait en entier.

G. Tregouboff.- La station zoologique de Villefranche – 2

galeres_villefranche_01Parmi les savants qui ont pris l’habitude, en suivant  l’exemple de Vogt, à venir faire un séjour dans notre région, était également le professeur russe A Korotneff.  C’est à lui, comme  nous le verrons tout à l’heure, que devait revenir le mérite de fonder à Villefranche un établissement scientifique durable.  Mais pour bien comprendre comment les russes ont été amenés à fonder un laboratoire maritime sur la Côte d’Azur, quelques indications historiques sur la rade de Villefranche sont nécessaires.

Du temps Sarde cette rade, un véritable port naturel, avait une grande importance stratégique. Le Royaume de Sardaigne y avait à demeure une importante escadre ; toutes les puissances intéressées dans les affaires méditerranéennes y maintenaient soit des stationnaires, soit même des escadres entières, comme par exemple la Russie qui avait à cette époque le droit de libre passage pour sa flotte de la Mer Noire par le Bosphore et les Dardanelles. Le gouvernement sarde accordait aux marines étrangères des emplacements à terre avec des remises ou des hangars servant de dépôts. La marine russe en possédait un également.  C’était une immense bâtisse de 70 m de long, construites par les Sardes en 1769 et dont la destination primitive était de servir de bagne ; elle était connue dans la région sous le nom des « Galères de Villefranche ».  Les bagnards ayant été transférés depuis longtemps déjà à Oneglia,  le Royaume de Sardaigne a accordé, au Congrès de Paris en 1856, la jouissance du bâtiment et de ses dépendances à la marine russe . Cette cession à « usufruit » a été accordée sans aucun bail ni fixation de durée, pour l’usage exclusif et les besoins de la marine russe.  Au moment du retour du Comté de Nice à la France, en 1860, le gouvernement français n’a pas soulevé d’objections contre cette occupation et s’est contenté d’inscrire le domaine comme propriété nationale sur les cadastres de l’État.   Après la guerre russo-turque de 1878  la Russie avait perdu le droit de libre passage par les Détroits pour ses bateaux de guerre ; son escadre méditerranéenne a été supprimée et ne venaient plus à Villefranche que quelques vaisseaux en croisière. A partir de 1879 l’immense bâtiment, que la marine russe n’avait modifié en aucune façon pendant son occupation,  restait inoccupé sous la surveillance d’un gardien.

En 1882 Korotneff, venu pour travailler à Villefranche, est accueilli par Barrois dans son petit laboratoire. Il a l’occasion de visiter les galères, que l’on commençait à désigner à Villefranche sous le nom de « Maison de Russie », et de constater que le bâtiment, bien délabré il est vrai, était virtuellement abandonné par la marine russe.  Dès ce moment il forme le projet d’y installer son laboratoire à lui.  Après bien des démarches auprès du Ministère de la marine russe où il apprend que « ce domaine n’intéresse personne sauf celui qui touche 1700 fr pour l’entretien du bâtiment et sa conservation », il obtient en 1884 l’autorisation nécessaire et même les 1700  fr annuels avec. Toutefois le Ministère lui impose comme condition de réserver dans le bâtiment un emplacement pour une infirmerie de quelques lits pour les matelots malades au cas où il y en aurait sur un bâtiment de guerre qui viendrait en croisière à Villefranche.  On peut supposer que cette clause, qui n’a jamais été exécutée par la suite, devait constituer plutôt une justification de l’occupation du domaine par la marine russe auprès du gouvernement français.

Dès le commencement de l’année 1884 Korotneff installe dans l’ancien bagne une sorte d’entrepôt scientifique et un rudiment de laboratoire.  Poussé par Vogt, il songe au début à donner à son laboratoire un caractère international.  A son tour il invite Barrois et Fol à venir s’installer dans les galères, où l’on est plus à son aise que dans le petit pavillon du Lazaret, en y apportant en même temps 1000 fr de subvention annuelle que Barrois touchait pour son laborattoire du Ministère de l’Agriculture.  Les premiers temps l’entente était parfaite ; l’accord était si complet qu’au début de 1886, partant en voyage de plusieurs mois aux Iles de la Sonde, Korotneff  délègue ses pouvoirs à ses associés, Fol devenant pendant son absence directeur, et Barrois sous-directeur de l’établissement.  Mais cette ne devait pas durer. Après le retour de Korotneff la brouille survient et prend de telles proportions que Korotneff se voit obligé finalement de demander l’expulsion « manu militari » de Fol et de Barrois au ministre des affaires étrangères de l’époque Flourens, par l’intermédiaire de l’ambassadeur russe à Paris, baron Morenheim.  Ayant obtenu gain de cause, Korotneff gonde le Laboratoire russe de Zoologie dans les anciennes galères sardes.

 

 

(à suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

le choral du veilleur

C’est un véritable cadeau que je me suis offert ! la partition piano du Choral du veilleur, éd. Durand, et je me souviens de la boutique Place de la Madeleine, l’émotion qui me saisissait quand j’y entrais, il y a longtemps. De quand date la disparition de Durand ? des années 80 sans doute, cette fièvre spéculative qui est tombée sur Paris, le transformant au gré de travaux destinés à en faire une capitale du tourisme.

Mais le choral du veilleur, c’est bien plus loin, les dernières années à Tunis, l’immédiat après-guerre, le voisinage d’Angel  Lumbroso, sa pharmacie voisine de Garza, la pâtisserie Garza …. Angel était pharmacien de profession mais aussi un véritable artiste, ses photos, les superbes noir et blanc les grands tirages, son arrière-boutique arrangée en pièce à vivre « à la tunisienne », tapis, coussins, mobilier tout artisanal, des trésors du sud tunisien … On n’avait pas l’habitude d’un tel décor, nous connaissions plutôt les Lévitan ou autres grands magasins, les vernis, les ornements … Charme du mat, pour les photos, les gargoulettes, et charme inconnu pour nous de la musique qu’il écoutait, Beethoven les symphonies, les concertos, Bach et justement un disque d’Edwin Fischer, le Choral du Veilleur, je ne sais plus très bien si c’était au piano ou à l’orgue mais c’était devenu notre signe de ralliement, on le chantait, émus.

La complicité qui s’était établie avec ma mère, avec Maxou, le grand cousin qui nous avait fait connaître son ami Angel … la ferveur de ces années d’après-guerre où on renaissait.

C’est un époque où on allait beaucoup au concert et, même pendant la guerre, la vie musicale était intense à Tunis. Les Jeunesses musicales, les JMF, venaient, Norbert Dufourcq, Bernard Gavoty, attiraient beaucoup de monde au Théâtre Municipal. Samson François … l’enthousiasme ! il avait joué des sonates de Beethoven, l’Aurore … Schumann. Je me souviens de ma mère, qui ne ratait pas un concert, une conférence, plus jeune que tous. Et si modeste.

Encore une date qui s’est fixée, un moment que je revois, le jour J, le 6 juin 44, j’avais ma leçon de piano, l’après-midi, il faisait beau sur Tunis.

Et voilà, en feuilletant en ligne le catalogue de di Arezzo, je trouve une partition piano du Choral du veilleur, et je l’ai commandée, et tout à l’heure j’ai tenté un premier déchiffrage,  quatre pages, la première, ça ira … Ils sont là, Maxou, tante Ika, mon Cipetto, on va partager ce Bach. Dio ci benedica.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Edwin_Fischer

http://www.bach-cantatas.com/Bio/Fischer-Edwin.htm

J’ai envie d’en parler, une autre fois.

 

 

 

 

 

la grande parade …

Les grands moments de cette période 40-43 ont comporté des projets éducatifs à la sauce Vichy bien sûr, les chantiers de jeunesse, les shorts les bérets ! ah ça le béret était en vogue, on le voyait aux Actualités au cinéma, avec les culottes courtes et les pantalons golf pour les garçons, les filles avaient aussi la jupe-culotte, au genou ou un peu plus bas.

Éducation physique, multiplication des heures de gym, travaux manuels, tout ce que je n’aimais pas. Exaltation de quelques personnages historiques, d’une certaine Histoire de France qui ignorait la IIIe République. Quelqu’un avait eu l’idée de nous faire réaliser, avec papiers colorés, colle et ciseaux, des écussons correspondant aux provinces de France, les blasons. Pas du tout douée pour les découpages soignés, avec arrondis et détails, je n’avais choisi aucune province mais recevant mon lot de papier rouge et or je m’étais fabriqué un grand V avec une croix de Lorraine, que je n’avais bien sûr pas remis au prof responsable de la classe. Les petites voisines avaient vu ; « tu es gaulliste ! »  Mais c’est bien le seul acte d’indépendance de ma part, plutôt du genre tranquille, ne cherchant pas d’histoires.

Et l’année suivante il y a bien eu « une histoire », quatre filles ont été dénoncées par deux zélatrices pétinistes (oui, on disait pétinistes, pas pétainistes). Sur les quatre, l’une était française, les trois autres tunisiennes, toutes brillantes élèves, la jalousie s’était habillée de sentiments patriotiques ! C’était en 1941.

La même année, au rang des manifestations d’allégeance des jeunes générations, est venue la grande parade : il s’agissait d’une de ces manifestations de plein air, jeunes gens, jeunes filles en short blanc chemisette devaient exécuter des figures … On a beaucoup vu ça venant des pays de l’Est, plus tard. Mais à Tunis on n’était pas habitués à ce genre de grands machins … et on nous a fait répéter, les cours sautaient, répétition tel lieu, au stade … Pour le grand jour on attendait la venue du Ministre Jeunesse et Sports, un champion de tennis, Jean Borotra. Que de fifres et sous-fifres, coordonner les mouvements, tourner la tête … la barbe ! Et pour finir, le jour tant attendu, préparé aux petits oignons, la météo s’est révoltée ! Pluie, de ces pluies de printemps, fortes, abondantes … et le projet a fait plouf ! Joie !

 

 

 

 

8 novembre1942

Avant la Libération de Tunis est venue l’occupation, de novembre à mai. Au moment où elle commence se déroule la bataille de Stalingrad. En Cyrénaïque les anglais ont reculé jusqu’à el Alamein et on ne sait pas si l’Égypte va être atteinte, Suez …

Pour nous, joyeuse équipe de gosses, c’était la routine de l’école ou du lycée, depuis deux ans on vivait sous ce régime de Vichy, heureusement atténué dans les deux protectorats, Maroc et Tunisie. On écoutait Radio Londres,  ces fameux messages  souvent drôles et qui changeaient tout le temps.

A Beaulieu, la ferme où mon père et mon oncle avaient toujours des soucis d’argent, pour les enfants c’était la belle vie, la liberté, l’espace. Là, nous parlions l’arabe, notre bel arabe tunisien..

Depuis quelque temps, une de nos amies, Rebah, nous avions le même âge, quatorze ans, est soucieuse. Ses parents ont décidé de la marier. Elle ne veut pas mais allez donc vous opposer … Elle nous confie qu’elle a un truc, un philtre pour ne pas avoir d’enfants … Rebah, mon amie, avec les bouleversements qui arrivent ce 8 novembre, jour de ton mariage, nous t’avons perdue de vue, qu’es-tu devenue ? Je pense à Barbara, la chanson de Prévert …

  • Le 8 novembre, un dimanche, pendant que retentissaient les zaghrit (youyous) qui accompagnent la fête,   la radio (la bonne, Londres) se met à répéter un seul message, quelques variantes, toute la journée, le soir encore : « Attention Franklin, Robert arrive » ; « Attention Marcel, Robert arrive' », « Attention X Y … Robert arrive ». Et ça nous fait rire, ils sont fous, à répéter toujours la même chose. Le soir on rentre à Tunis, on a classe lundi …  Soudain, stupeur, la nouvelle éclate : ils ont débarqué !  quoi, où ? Maroc, Algérie … Bientôt nous aussi ? mais mardi matin ce sont les camions allemands, soldats très jeunes, cheveux très courts. Et le soir la première alerte,on descend dans l’escalier, il n’y a pas de cave. Le lendemain ça recommence, peur !
  • Et puis les allemands réquisitionnent l’école de l’Alliance, où ma mère est institutrice, et on va y entasser tous les hommes juifs de 18 à ? ans, en attendant de les envoyer creuser, terrasser. Nous habitions au-dessus de l’école et nous pouvions parler avec les hommes par une fenêtre.

Plus d’école, alertes, ville occupée, les parents décident que nous partitions pour la ferme. Et nous y sommes restés six mois, jusqu’à la Libération.

Nous avons toujours pu écouter Radio Londres, les derniers temps, quand la maison sera occupée par des allemands, nous l’avons écoutée chez M … qui était gendarme et chez qui nous pensions que « ça craignait » moins. Comment s’en passer !

Pendant ces six mois de « vacances » forcées, ma mère a fait classe par petits groupes, à tous les enfants, et ils étaient nombreux !

 

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le 8 mai 1943, notre Libération

 

La Tunisie a été occupée par les allemands et les italiens, dès le débarquement des alliés au Maroc et en Algérie. Et tout de suite ont commencé les bombardements de Tunis. Nous nous sommes réfugiés à la ferme, à Beaulieu, qui était à seize km de Tunis, et nous y sommes restés jusqu’à la Libération, bientôt rejoints par de nombreux amis, cousins fuyant les sirènes, les alertes et les bombes. Nous avons été jusqu’à soixante personnes, habitant toutes les dépendances.

Les trois dernières semaines, la ferme a été occupée par un petit groupe d’allemands, déjà en retraite, un capitaine et quelques soldats. Le capitaine faisait du cheval. Ils ont tout fouillé et sorti une belle photo du grand père, Angelo Nataf, portant chechia et très noble. Des années après je me dis qu’ils ont dû nous prendre pour des arabes. Nous n’avons pas été embêtés comme juifs.

Les tout derniers jours ils ont amené des prisonniers et leur ont fait creuser des tranchées dans le jardin, mais elles n’ont pas servi. La débâcle a été spectaculaire, sous des centaines d’avions en formation, qui se dirigeaient sur Tunis. Nous avons été épargnés, mais quelle frayeur les bombardements, les fusées éclairantes …

L’évènement libération se rapproche et nous passons deux nuits hors de la ferme, réfugiés dans des grottes voisines que nous aménageons. Seul mon père reste à la maison, fataliste et courageux, disant qu’avec sa jambe raide il ne pourrait pas descendre dans la grotte. Tour l’hiver il avait continué à livrer le lait à Tunis, confiant son salut à Santa Barbara la benedetta.

Et le deuxième matin la surprise, zio Lou, le plus jeune de mes oncles, sort de la grotte et voit quelques tanks,  des gars qui lui parlent anglais ! quelle joie ! on ne peut pas l’imaginer si on ne l’a pas vécue.

 

Les jours d’après, les semaines, nous avons connu des tas de militaires. Ils venaient à la ferme, ma mère parlait l’anglais et tout le monde était si heureux de la libération. Mon père s’était promis de donner toute sa collection de miniatures, des bouteilles d’apéros, de digestifs, qui dataient du temps où il était représentant pour Alfredo Ferretti, il y avait des marques d’apéros italiennes, Campari, Ferro China Bisleri, il y avait Byrrh et tant d’autres. Eux, ils distribuaient, chewing-gum, rations, le jazz a fait un bond, tout le monde chantait Bing Crosby et Frank Sinatra.

Les américains sont vite devenus des habitués. Ils donnaient des surnoms  à leurs GI’s, d’après leur origine, celle de leurs parents. – il y avait un gars qu’on appelait Greek, qui avait dit de nous « it’s a musical home » … Frank le hongrois, un grand, beau. chahuteur, qui disait « I’ll shine in Budapest », Smithy l’irlandais petit et vif, « Mac » d’origine indienne (les indiens d’Amérique) tué peu de temps après en avion … je me souviens de son beau regard brun …

Les anglais : avant tout, Bob (l’écossais de Glasgow, premier amour, correspondance pendant assez longtemps après leur départ) ; c’est le seul nom dont je me souvienne, tous les autres … un pasteur sentencieux, un grand  qui s’endormait dans le fauteuil et respirait bouche ouverte, et le Docteur ah oui, qui apprenait le français et demandait qu’on corrige ses fautes, je me souviens  d’une ordonnance qu’il avait rédigée « secouez en avant de prendre » (un sirop) … le Docteur, gradé, avait une casquette, tous les autres des calots … Nettement moins familiers que les américains !

et les français de la 8e Armée ! l’émotion, pour eux, pour nous !!! il y en avait un, si grand si beau, qui chantait le Temps des Cerises … ma mère au piano, quelle joie mais vraiment l’émotion alors, je m’en souviens toujours, bien que je l’aie racontée n fois … et je crois bien que toutes les fois que je l’entends, c’est ce moment qui revient … très fort … l’image de ce grand gars beau et bronzé, chantant de tout son coeur, cette voix magnifique, et au fond la première voix non teintée de collaborationisme, « collaracisme » … c’est peut-être ça la vérité profonde de cet instant unique … je ne crois pas que nous ayons revu de Français Libres… c’était le Premier Jour, et toute la suite ce sont les américains, quelques anglais aussi. Ils sont resté jusqu’au débarquement en Sicile.

Et nos deux cousins, Max et Jojo, 21 ans, ont été mobilisés. Et ils sont partis, Max a rejoint la 2e DB, l’armée Leclerc, Jojo a débarqué en Provence en août 44. Henri, prisonnier depuis juin 40, avait réussi à s’évader, et il était à Grenoble, nous l’avons revu seulement à la fin de la guerre.