trente ans et un jour …

C’était hier, commencé à raconter ma petite mère, j’en étais restée aux années 20, institutrice depuis plus de dix ans déjà.

Je reprends dix ans plus tard, nous habitons Beaulieu, une ferme à seize kilomètres de Tunis, mon père est devenu l’associé de son frère Félix (zio Felice) qui, français, a eu droit à un lot de colonisation. Mon père n’obtiendra sa naturalisation qu’après la guerre. Ma mère doit donc faire le trajet quotidien de Beaulieu à Tunis, je ne me souviens pas qu’elle ait été absente plusieurs soirs de suite. Et ce pendant les deux années où je ne vais pas encore à l’école. Une fois scolarisée, nous occupons un grand appartement au-dessus de l’école de garçons où elle enseigne, et nous le partageons avec le plus jeune frère Nataf, Luciano, zio Lou, et sa famille. Il y a quatre pièces et la salle à manger, une chambre pour Jojo, le grand cousin qui va en classe, deux pour la famille Tante Marthe Zio Lou et leurs trois enfants, une pour ma mère et moi, mon père ne venant qu’une fois par semaine, le mercredi. Le vendredi soir, on regagne Beaulieu pour le week-end. A Beaulieu on retrouve aussi ma grand mère Doudoun, venue de Salonique autour de 1924-25.

Mes parents et moi n’avons jamais eu de logement pour nous seuls, partageant avec un frère Nataf à Beaulieu et l’autre à Tunis. L’aîné des frères, zio Beppino, avait disparu en revenant d’Italie, bateau torpillé.

Cette cohabitation a fait que ma mère ne s’occupait jamais de faire la cuisine, sauf quelques plats légers qu’elle préférait à la cuisine tunisienne de mes tantes, deux cordons bleus. Elle s’est mise à cuisiner une fois à la retraite, et quand ils ont eu deux pièces indépendantes à Beaulieu, nouvelle construction, un étage au-dessus de pièces non habitées, un poulailler et je ne sais plus quoi d’autre.

Je me souviens du secrétaire dans la chambre de ma mère, un grand meuble surmonté de deux immenses bouteilles de vin à moitié pleines, qui étaient celles qui avait accompagné la célébration de leur mariage. La partie écritoire du secrétaire nous accueillait toutes les deux, ma mère et moi, elle me laissait le grand côté et corrigeait ses copies en se tenant sur le petit côté. A dix heures on éteignait et elle travaillait encore le matin dès cinq heures, préparation des cours, rapport trimestriel adressé à l’Alliance.

Elle avait de grands élèves, certains jusqu’à seize ans, en 3e et 4e, préparation au Brevet. Certains « continuaient » après au lycée. Les classes comptaient jusqu’à 48 élèves, et elle tenait tout ce monde, dictées, grammaire, rédaction. Elle aimait me faire lire les devoirs qui lui avaient plu. Et, à côté, il y avait ses cours de géographie. On étudiait les cartes et elle avait eu l’idée de provoquer une émulation dans le dessin des cartes et parmi ses élèves il y avait de véritables artistes, chacun son style, les couleurs, les noms. A qui mieux mieux.

En français aussi, elle avait d’excellents contacts avec ses élèves. Ils avaient monté une petite troupe, l’Essor, et chaque année, un Molière.

On parlait beaucoup d’école, de livres, de théâtre. C’était une vie rigoureuse, sobre. Quand sont venues les restrictions, pendant la guerre, jamais elle n’a envisagé le moindre achat au marché noir. C’était impensable.

Rigueur de ma grand mère aussi, ex directrice d’école à Salonique !

– Une photo prise bien des années après son départ à la retraite (1947), en 81 chez « un ancien élève », comme elle aimait à dire. Elle est avec son collègue Temam, bien plus jeune qu’elle, le prof de maths physique et chimie. A eux deux ils avaient des résultats extraordinaires au Brevet !

1981_montmorency

à suivre

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One response to this post.

  1. J’aime cette histoire ma Gildati et ta façon d’écrire me fait voyager dans le temps !

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