le 8 mai 1943, notre Libération

 

La Tunisie a été occupée par les allemands et les italiens, dès le débarquement des alliés au Maroc et en Algérie. Et tout de suite ont commencé les bombardements de Tunis. Nous nous sommes réfugiés à la ferme, à Beaulieu, qui était à seize km de Tunis, et nous y sommes restés jusqu’à la Libération, bientôt rejoints par de nombreux amis, cousins fuyant les sirènes, les alertes et les bombes. Nous avons été jusqu’à soixante personnes, habitant toutes les dépendances.

Les trois dernières semaines, la ferme a été occupée par un petit groupe d’allemands, déjà en retraite, un capitaine et quelques soldats. Le capitaine faisait du cheval. Ils ont tout fouillé et sorti une belle photo du grand père, Angelo Nataf, portant chechia et très noble. Des années après je me dis qu’ils ont dû nous prendre pour des arabes. Nous n’avons pas été embêtés comme juifs.

Les tout derniers jours ils ont amené des prisonniers et leur ont fait creuser des tranchées dans le jardin, mais elles n’ont pas servi. La débâcle a été spectaculaire, sous des centaines d’avions en formation, qui se dirigeaient sur Tunis. Nous avons été épargnés, mais quelle frayeur les bombardements, les fusées éclairantes …

L’évènement libération se rapproche et nous passons deux nuits hors de la ferme, réfugiés dans des grottes voisines que nous aménageons. Seul mon père reste à la maison, fataliste et courageux, disant qu’avec sa jambe raide il ne pourrait pas descendre dans la grotte. Tour l’hiver il avait continué à livrer le lait à Tunis, confiant son salut à Santa Barbara la benedetta.

Et le deuxième matin la surprise, zio Lou, le plus jeune de mes oncles, sort de la grotte et voit quelques tanks,  des gars qui lui parlent anglais ! quelle joie ! on ne peut pas l’imaginer si on ne l’a pas vécue.

 

Les jours d’après, les semaines, nous avons connu des tas de militaires. Ils venaient à la ferme, ma mère parlait l’anglais et tout le monde était si heureux de la libération. Mon père s’était promis de donner toute sa collection de miniatures, des bouteilles d’apéros, de digestifs, qui dataient du temps où il était représentant pour Alfredo Ferretti, il y avait des marques d’apéros italiennes, Campari, Ferro China Bisleri, il y avait Byrrh et tant d’autres. Eux, ils distribuaient, chewing-gum, rations, le jazz a fait un bond, tout le monde chantait Bing Crosby et Frank Sinatra.

Les américains sont vite devenus des habitués. Ils donnaient des surnoms  à leurs GI’s, d’après leur origine, celle de leurs parents. – il y avait un gars qu’on appelait Greek, qui avait dit de nous « it’s a musical home » … Frank le hongrois, un grand, beau. chahuteur, qui disait « I’ll shine in Budapest », Smithy l’irlandais petit et vif, « Mac » d’origine indienne (les indiens d’Amérique) tué peu de temps après en avion … je me souviens de son beau regard brun …

Les anglais : avant tout, Bob (l’écossais de Glasgow, premier amour, correspondance pendant assez longtemps après leur départ) ; c’est le seul nom dont je me souvienne, tous les autres … un pasteur sentencieux, un grand  qui s’endormait dans le fauteuil et respirait bouche ouverte, et le Docteur ah oui, qui apprenait le français et demandait qu’on corrige ses fautes, je me souviens  d’une ordonnance qu’il avait rédigée « secouez en avant de prendre » (un sirop) … le Docteur, gradé, avait une casquette, tous les autres des calots … Nettement moins familiers que les américains !

et les français de la 8e Armée ! l’émotion, pour eux, pour nous !!! il y en avait un, si grand si beau, qui chantait le Temps des Cerises … ma mère au piano, quelle joie mais vraiment l’émotion alors, je m’en souviens toujours, bien que je l’aie racontée n fois … et je crois bien que toutes les fois que je l’entends, c’est ce moment qui revient … très fort … l’image de ce grand gars beau et bronzé, chantant de tout son coeur, cette voix magnifique, et au fond la première voix non teintée de collaborationisme, « collaracisme » … c’est peut-être ça la vérité profonde de cet instant unique … je ne crois pas que nous ayons revu de Français Libres… c’était le Premier Jour, et toute la suite ce sont les américains, quelques anglais aussi. Ils sont resté jusqu’au débarquement en Sicile.

Et nos deux cousins, Max et Jojo, 21 ans, ont été mobilisés. Et ils sont partis, Max a rejoint la 2e DB, l’armée Leclerc, Jojo a débarqué en Provence en août 44. Henri, prisonnier depuis juin 40, avait réussi à s’évader, et il était à Grenoble, nous l’avons revu seulement à la fin de la guerre.

 

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