ma grand-mère de Salonique … voix d’autrefois

nonna doudoun_002   Doudoun Florentin, née Botton

Beaucoup de sympathie pour Nonna Doudoun, ma grand mère venue de Salonique, que j’appelais Nonà (accent sur le à). Lorsqu’elle est venue à Tunis (1925) elle avait déjà plus de soixante ans (65-66), ce qui ne l’a pas empêchée d’arriver à se faire comprendre en arabe, mais elle avait une prononciation particulière, elle déformait encore plus, les noms propres, Battuti, qu’elle appelait Battuto.

Retour à Beaulieu et à ma grand mère. J’avais le sentiment qu’elle n’était qu’à moi, parce que ses trois autres petits-enfants, les Florentin, étaient à Paris, et ne sont venus qu’une fois à Tunis, à Beaulieu : l’été 38. Ma chère grand mère, avait un grand faible pour l’un de ses deux enfants, son fils Raphaël (prononcé Rofel) devenu Robert lors de sa naturalisation, à la fin de  « la Grande Guerre ».

On parlait beaucoup de naturalisation, et, dans les années 30 ce n’était pas très facile à obtenir. Mon père ne l’a eue qu’en 45, après plusieurs refus.

Bon, ses occupations : du crochet, des points très élaborés- je me rappelle les robes qu’elle me faisait, surtout une, vert bouteille, à dessins festonnés ; un peu de cuisine certains jours de fête : ses spécialités, venues de Salonique, le sfongato (omelette ou plutôt gratin, le plus souvent aux épinards), ses confitures. Très active, et elle lisait la Bible. Il me semble qu’elle lisait en se promenant, au jardin … ah oui, le jardin aussi, elle y travaillait avec plaisir et efficacité. Comment la décrire, mince, les cheveux pas si blancs, elle les teignait mais je n’en avais pas conscience. Pas du tout élégante, à la fois non conformiste et fortement pratiquante pour la religion et l’éducation : l’histoire de la très grande poupée mise à la poubelle parce qu’elle était toute nue, horreur !

Solide et énergique, elle avait du diabète et ne devait pas goûter à ses confitures, si variées, si bonnes. Les tout derniers jours de sa vie elle a craqué et réclamé une part de crème au chocolat : on fêtait l’anniversaire de Zio Felice, le 22 juillet 1945, elle est morte le 13 août. Elle s’était cassé le col du fémur en janvier ou février, en revenant de rendre visite à une de ses amies, par un très mauvais temps, pluie, vent ; les autres ne sortaient guère et c’est elle qui allait les voir. Ce remords que j’ai … Jeannot est venue m’appeler, vite, Madame Florentine est tombée, et moi je « ne savais pas » comment aider à la soulever, à la réconforter au moins … et j’ai attendu qu’on l’ait remontée jusqu’au palier, je me le suis reproché longtemps. Col du fémur cassé, à 85 ans, en 1945, c’était la condamnation à ne plus se relever et c’est ce qui est arrivé, c’est aussi ce qu’a dit le docteur venu la voir. Il l’a dit tout haut, pensant qu’elle n’entendait pas, mais non, elle entendait parfaitement … et ce regard qu’elle a lancé …

Elle a bien essayé de marcher un peu, elle est descendue, aidée, pour aller à Beaulieu au moment des vacances – j’avais passé mon bac et elle était contente, toujours aussi présente. Et puis elle a eu des ulcères aux jambes.. Mamie l’a soignée, mais c’était bien au-delà des soins, les plaies se rouvraient toujours. Le jour de sa mort, elle a eu un regard plein de lucidité, elle a dit « aujourd’hui c’est Kippour« , ce qui signifiait qu’elle mourait dans le pardon, dans sa foi.

« Quand j’étais petite » et qu’elle allait de temps à autre à Tunis, elle me rapportait des pralines, j’étais toute contente. Mais d’elle on ne savait pas grand-chose, sauf qu’elle allait voir ses amies les Namias, certainement aussi des gens venus de Salonique. Ma mère avait eu pour collègues « les demoiselles Namias », Juliette et Ernestine, la filière AIU, l’Alliance, pépinière d’instituteurs qui se consacraient à diffuser le français, LA langue civilisée, celle des idéaux républicains, laïcs, universels.

Objets conservés ? je n’ai que sa bassine en cuivre, la bassine à confitures. Elle les faisait de façon « scientifique », avec un pèse-sirop, elle avait des carnets reliés en moleskine noire, et toutes ses recettes, je revois son écriture penchée … Mamie les a gardés longtemps. Très forte aussi, au crochet, jamais inoccupée, elle avait enseigné les travaux manuels, directrice d’école. L’oisiveté était une abomination, « la mère de tous les vices ! »

Et ses lectures ? la Bible, toujours, je ne sais pas si elle lisait autre chose, et je me dis toujours que j’aimerais voir une de ces Bibles, probablement en judéo-espagnol, et probablement écrite en lettres hébraïques.

Nonà Doudoun, énergique, facilement en colère, se lançant dans des imprécations en judéo-espagnol. Elle parlait parfaitement le français, mais pas quand elle se mettait en colère, ça non. Elle parlait le judéo-espagnol avec Zia Ketty, pas avec ma mère. Et avec mon père?  Dans leurs échanges orageux, elle parlait espagnol et lui répondait en français, et faisait mine de répéter, toujours le même refrain, qu’il disait en arabe, « aouda« , (« et encore, et on recommence … »)

Seulement quelques photos mais infiniment de souvenirs, un peu figés à force d’être évoqués, mais c’est le sort des souvenirs :

  • en studio, probablement à Salonique, seule et avec son fils  Rofel
  • à Beaulieu avec moi, trois personnages dont la grande poupée aux pieds troués.

Quant à mon grand-père maternel, il est mort très tôt, au cours de la première année que Mamie a passé à Paris, comme boursière de l’Alliance, 1905-1906. Je ne connais même pas son prénom.

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