bonnes feuilles de JP Verheggen

 Quelques pages quelques feuilles de ce grand Jean-Pierre Verheggen …

« A Jacques Prévert (à propos des « feuilles mortes se ramassent à la pelle », in Les feuilles mortes) »

 

« Ce n’est pas pour vous importuner,  mon cher Prévert — j’ai trop de plaisir à vous lire pour me le permettre ! — c’est juste pour vous signaler qu’à l’avenir il vous faudra ranger vos pelles, palettes et brouettes, voire carrément les retirer de vos textes car les feuilles mortes ne se ramassent plus à l’huile de bras, c’est du passé tout ça ! Fini ! Terminé ! Périmé dans tous les périmètres carrés de toutes les surfaces à nettoyer !  C’est planète propre qui l’a décrété. Jacques et Prévert se nomment aujourd’hui Black & Decker ! Adieu Kosma et chansonnette. Adieu poésie ! Adieu nostalgie, voici venue l’ère des nouvelles technologies. Comme les amours mortes qui, elles, se ramassent au divorce automatique, on se débarrasse désormais des feuilles mortes à la soufflerie électrique ! A la soufflette ! A l’aspirette  vampirique ! Au suivant ! A la suivante ! A la suivette (si elle tremble !). Toutes en rang ! Toutes en tas ! Qu’on vous déchiquette et qu’on vous broie ! Certes, on peut le regretter mais qu’on se mette à la place du camarade Congo ou du camarade Nigéria ! Vaut mieux faire vite quand il comment à faire froid ! Octobre, vous connaissez, je crois ? On se gèle déjà les carabouillats, et de plus ça n’arrête pas, ça tombe et ça tombe et ça envahit son monde, ces milliers de feuilles qui font l’avion potache pour atterrir n’importe où sur n’importe quoi ! Alors un éboueur — un cantonnier, un ouvrier municipal ou tout autre travailleur, black, blanc ou beur ! — qui porte en bandoulière, haut et fier, une bonne machine en forme de bazooka et qui, sans jouer les terroristes et en moins de temps qu’il n’en faut pour réécouter Montand, vous astique un parterre comme un sou suisse et votre petit cimetière marin du nord Cotentin (où vous reposez non loin de votre vieux complice Alexandre Trauner) comme s’il vous avait coupé les tifs et les vibrisses, c’est vive lui, ne trouvez-vous pas ? Vive la technique, vive l’électronique et toute la clique qui font en sorte qu’on vous fiche la paix, pas vrai ! D’accord avec moi ? Alors, adjugé, ne parlons plus des pépelles d’autrefois !  »


In    Jean-Pierre Verheggen.- Sodome et Grammaire.- Gallimard, 2008.

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